Au-delà de la guerrière courageuse : pourquoi ces narratifs nous font plus de mal que de bien

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[Suggestion image : Une personne avec la SP qui regarde la caméra avec une expression fatiguée, pas de sourire forcé, authentique]

« Tu es tellement courageuse ! »

« Wow, tu es vraiment une inspiration. »

« Moi, à ta place, je ne pourrais jamais. »

Si vous vivez avec la SP, vous avez probablement entendu ces phrases des centaines de fois. Et peut-être même que vous avez souri poliment en disant merci, alors qu’au fond, quelque chose ne sonnait pas juste.

Aujourd’hui, je veux vous parler de ces narratifs qui semblent positifs en surface, mais qui peuvent être toxiques. Parce que non, vous n’avez pas à être une guerrière courageuse 24/7 pour mériter le respect et le soutien.

Le piège du « tu es si forte »

Dans mon travail de navigateur en santé, j’entends constamment des personnes atteintes de SP me confier leur malaise face à ces compliments bien intentionnés. « On me dit que je suis forte, mais je ne me sens pas forte. Je me sens épuisée », m’a dit récemment une femme lors d’une consultation.

Ce narratif de la « guerrière courageuse » pose plusieurs problèmes. D’abord, il crée une pression énorme pour toujours être positive, pour toujours se battre, pour ne jamais montrer de faiblesse.

[Suggestion image : Illustration d’une personne portant un masque souriant alors que derrière le masque, on voit des larmes]

Mais vivre avec la SP, ce n’est pas un combat héroïque constant. C’est souvent juste… vivre. Avec des hauts et des bas, des jours où ça va et des jours où c’est difficile. Comme tout le monde, en fait.

L’inspiration porn : quand l’admiration devient problématique

L’activiste australienne Stella Young a créé le terme « inspiration porn » en 2012 pour décrire cette tendance à présenter les personnes en situation de handicap comme des sources d’inspiration simplement parce qu’elles vivent leur vie.

Vous prenez le métro avec votre canne? Inspirant. Vous allez travailler malgré la fatigue? Wow, quelle force. Vous faites vos courses? Incroyable.

[Suggestion image : Capture d’écran stylisée d’un mème « inspiration porn » typique avec une personne handicapée et un texte du genre « Quelle est ton excuse? »]

Le problème, c’est que ce type de narratif réduit les personnes à leur condition. Il sous-entend que votre vie est naturellement tragique et misérable, donc tout ce que vous faites devient extraordinaire par défaut.

« Quand on me félicite d’avoir réussi à sortir de chez moi, ça me rappelle que les gens me voient d’abord comme quelqu’un de handicapé, pas comme une personne normale », m’a expliqué un collègue vivant avec la SP.

Pourquoi c’est toxique (même avec les meilleures intentions)

Ces narratifs partent souvent de bonnes intentions. Les gens veulent vous encourager, vous montrer leur admiration. Mais l’impact peut être vraiment dommageable.

Ça invalide vos difficultés réelles

Quand on vous dit constamment que vous êtes forte et inspirante, ça devient difficile d’exprimer quand ça ne va pas. Comment dire « j’ai besoin d’aide » quand tout le monde vous voit comme une guerrière invincible?

Ça crée une pression de performance

Vous devez toujours être positive, toujours sourire, toujours « bien gérer » votre maladie. Sinon, vous décevez les attentes. Cette pression est épuisante et peut mener au burnout émotionnel.

[Suggestion image : Une personne épuisée assise par terre, la tête entre les mains]

Ça déplace la responsabilité systémique

Si vous êtes assez « forte » pour surmonter tous les obstacles, alors pourquoi aurait-on besoin d’adapter les environnements de travail? Pourquoi investir dans l’accessibilité? L’inspiration porn déplace le fardeau de l’adaptation sur l’individu plutôt que sur la société.

Comme le souligne l’article sur les handicaps invisibles au travail, cette rhétorique peut même justifier la discrimination. « Si tu n’arrives pas à te dépasser comme cette personne inspirante sur Facebook, c’est que tu ne te donnes pas assez. »

Ça nie votre droit d’être faible

Vous avez le droit d’avoir des mauvaises journées. Vous avez le droit de pleurer, de vous plaindre, d’être en colère contre votre situation. Vous n’avez pas à être une inspiration constante pour mériter de l’empathie et du soutien.

Les autres narratifs toxiques à reconnaître

Le « guerrier courageux » n’est pas le seul narratif problématique. En voici d’autres que vous avez peut-être rencontrés.

« Tout arrive pour une raison »

Non. La SP n’est pas arrivée dans votre vie pour vous enseigner une leçon cosmique. C’est une maladie auto-immune, pas un plan divin pour votre croissance personnelle.

« Dieu ne te donne jamais plus que ce que tu peux supporter »

Cette phrase minimise vos difficultés réelles et sous-entend que si vous souffrez, c’est parce que vous êtes « capable » de le prendre. C’est à la fois invalidant et cruel.

[Suggestion image : Une citation barrée avec un X rouge sur un fond neutre]

« Au moins, ce n’est pas un cancer »

Comparer les maladies ne sert à rien. Votre souffrance est valide sans avoir besoin d’être mesurée contre celle de quelqu’un d’autre.

« Tu n’as pas l’air malade »

Comme l’explique l’article sur la stigmatisation invisible, cette phrase nie l’expérience des symptômes invisibles et crée une invalidation constante.

Ce qu’on peut dire à la place

Si vous êtes un proche ou un allié qui veut soutenir sans tomber dans ces pièges, voici des alternatives plus saines.

Reconnaissez la réalité sans dramatiser

Au lieu de : « Tu es tellement courageuse! » Essayez : « Ça doit être difficile. Comment tu te sens aujourd’hui? »

Au lieu de : « Tu m’inspires tellement! » Essayez : « J’apprécie de te connaître. Qu’est-ce qui se passe de bon dans ta vie ces temps-ci? »

[Suggestion image : Deux personnes en conversation, échange naturel et respectueux]

Offrez du soutien concret

Au lieu de : « Tu es si forte! » Essayez : « Est-ce que je peux t’aider avec quelque chose? Courses, repas, écoute? »

Pour en savoir plus sur comment soutenir efficacement, consultez l’art de l’allié·e.

Traitez la personne comme… une personne

Parlez de la météo, de Netflix, du dernier scandale politique. Vous pouvez avoir des conversations normales qui ne tournent pas autour de la maladie.

Pour les personnes atteintes : comment se libérer de ces narratifs

Si vous vivez avec la SP, vous n’avez pas à performer le rôle de la guerrière courageuse pour être valable.

Donnez-vous la permission d’être authentique

Vous pouvez dire « Aujourd’hui, ça ne va pas. » Vous pouvez pleurer. Vous pouvez être en colère. Vous n’avez pas à sourire poliment quand quelqu’un vous dit que vous êtes inspirante alors que vous êtes juste en train de vivre votre vie.

Recadrez avec douceur (si vous en avez l’énergie)

Quand quelqu’un vous dit « Tu es tellement courageuse », vous pouvez répondre : « Merci, mais honnêtement, je fais juste ce que je peux. Certains jours sont plus difficiles que d’autres. »

Vous n’êtes pas obligée de corriger tout le monde tout le temps. Choisissez vos batailles. Mais sachez que vous avez le droit de nommer ce qui vous dérange.

[Suggestion image : Une personne qui lève la main en signe de « stop » mais avec un sourire calme et respectueux]

Célébrez vos vraies victoires

Il y a une différence entre célébrer authentiquement une vraie victoire et se forcer à être positive. Vous avez réussi à négocier un accommodement au travail? Ça mérite d’être célébré. Pas parce que vous êtes « courageuse », mais parce que c’était difficile et que vous l’avez fait.

Comme le souligne l’article sur la célébration des victoires, il est important de redéfinir le succès selon vos propres termes.

Trouvez votre communauté

Entourez-vous de personnes qui vous comprennent vraiment. Des gens avec qui vous n’avez pas besoin de performer le courage. Des gens qui acceptent vos mauvais jours autant que vos bons.

Les groupes de soutien par les pairs peuvent être des espaces précieux pour cette authenticité.

Le danger des réseaux sociaux

Les médias sociaux amplifient ces narratifs toxiques. Les histoires « inspirantes » de personnes handicapées obtiennent des milliers de partages, mais elles renforcent souvent les stéréotypes.

Ces posts réduisent les personnes à leur handicap. Ils suggèrent que votre valeur vient de votre capacité à « surmonter » votre condition plutôt que de votre humanité complexe et multidimensionnelle.

[Suggestion image : Un téléphone avec des posts « inspirants » sur l’écran, avec un filtre sombre ou critique]

Quand vous voyez ces posts, vous n’avez pas à les partager. Vous pouvez même gentiment expliquer pourquoi ils sont problématiques (si vous en avez l’énergie).

La représentation médiatique : ce qui manque

Les médias nous montrent rarement des personnes atteintes de SP qui vivent juste… normalement. Avec des bons et des mauvais jours. Avec des emplois ordinaires et des préoccupations quotidiennes.

Les narratifs médiatiques gravitent vers deux extrêmes : soit la tragédie totale, soit l’inspiration extraordinaire. Il manque cruellement de représentations nuancées qui montrent la vraie diversité des expériences.

Pour une analyse plus approfondie, consultez l’article sur la représentation médiatique de la SP (article à créer).

Vers des narratifs plus sains

Alors, quels narratifs devrions-nous adopter à la place?

Vous êtes une personne complète

Pas une inspiration, pas une tragédie. Une personne avec des passions, des frustrations, des rêves, des défauts. La SP fait partie de votre vie, mais elle n’est pas toute votre identité.

Vos difficultés sont valides

Vous n’avez pas à minimiser ou à rationaliser vos défis pour les rendre acceptables. Ils sont durs. Point. Et vous avez le droit de les nommer comme tels.

[Suggestion image : Une personne regardant par la fenêtre, expression pensive et authentique, ni triste ni faussement joyeuse]

La survie ordinaire mérite d’être célébrée

Parfois, se lever le matin est un accomplissement. Parfois, juste continuer à avancer mérite d’être reconnu. Pas parce que c’est « inspirant », mais parce que c’est difficile et que vous le faites quand même.

Les barrières sont systémiques, pas personnelles

Quand vous avez du mal à naviguer le système de santé, ce n’est pas parce que vous n’êtes pas assez forte. C’est parce que le système est compliqué et qu’il devrait être plus accessible.

Mon engagement comme allié

En tant que navigateur en santé et allié, je m’engage à ne pas perpétuer ces narratifs toxiques. Je m’engage à vous voir comme des personnes complètes, pas comme des sources d’inspiration ou des cas tragiques.

Je m’engage à amplifier vos voix plutôt qu’à parler à votre place. À reconnaître que vous êtes les experts de votre propre expérience. À travailler pour changer les systèmes plutôt que de vous demander de vous adapter encore plus.

[Suggestion image : Malik lors d’un atelier de sensibilisation, écoutant attentivement un participant]

Et je m’engage à apprendre continuellement. Si je me trompe, si je tombe dans ces pièges malgré moi, dites-le-moi. L’humilité est essentielle pour être un bon allié.

En conclusion : vous méritez mieux

Vous méritez des narratifs qui reconnaissent votre complexité. Des histoires qui célèbrent vos vraies victoires sans vous mettre sur un piédestal. Des représentations qui montrent la diversité réelle des expériences avec la SP.

Vous méritez d’être fatiguée sans qu’on vous traite de paresseuse. D’être vulnérable sans perdre le respect des autres. De demander de l’aide sans vous sentir coupable.

Vous n’avez pas à être une guerrière courageuse pour mériter le soutien et l’inclusion. Vous les méritez simplement parce que vous êtes une personne.

Et ça, ce n’est pas inspirant. C’est juste la base du respect humain.

NOTE IMPORTANTE

Si vous vous reconnaissez dans ces narratifs toxiques et que ça vous fait du bien de vous voir comme une « guerrière », c’est correct aussi. Chacun trouve ses propres stratégies d’adaptation. L’important, c’est que personne ne vous impose un narratif qui ne vous convient pas.

NOTE DE MALIK

J’ai écrit cet article en m’appuyant sur les témoignages de dizaines de personnes atteintes que j’ai accompagnées au fil des ans. Leurs voix ont guidé cette réflexion. Si vous reconnaissez votre expérience dans ces mots, sachez que vous n’êtes pas seule et que vos sentiments sont valides.

Je remercie particulièrement Sophie et les autres contributeurs de ce blog qui continuent de partager leurs réalités avec authenticité, malgré la pression sociale de toujours être « positifs ». C’est cette authenticité qui changera vraiment les mentalités.

Pour aller plus loin : Ressources professionnelles

Sur l’inspiration porn :

Sur les narratifs et la représentation :

  • Cavallo, A. (2014). « Disabled Representations in the Media. » [Analyse critique des représentations]
  • Puiseux, C. (2022). « De chair et de fer. Vivre et lutter dans une société validiste. » La Découverte.
  • Mautalent, C. (dir.). (2024). « En finir avec les idées fausses sur le handicap. » Éditions de l’Atelier.

Sur le validisme et l’inclusion :

Ressources québécoises :

  • Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec
  • Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ)
  • AlterGo (promotion de l’inclusion sociale des personnes en situation de handicap au Québec)